Pour une « révolution » climatique afin de sauver le Tibet (Rue89)



11/06/2014 à 10h06


Ogyèn Trinlé Dorjé | XVII° Karmapa



Le XVIIe Karmapa à New Delhi en juin 2013 (Tsering Topgyal/AP/SIPA)


Je suis né dans une famille nomade d’un coin reculé du Tibet oriental. Étant donné que nous étions des éleveurs, nos déplacements étaient réglés par les conditions climatiques, les ressources en eau et l’état du sol.

Ma famille vivait du terroir de manière très simple et très frugale. L’idée de détenir des terres et de traiter la nature comme une propriété nous était étrangère.
Nous vivions dépourvus des facilités du monde moderne et n’avions que très peu de possessions, mais ma famille et ma communauté étaient heureuses et satisfaites.
À l’âge de huit ans, je fus reconnu comme le XVIIe Karmapa et l’on m’amena au monastère de Tsourpou dans le Tibet central – siège traditionnel des Karmapas – où j’étudiai la philosophie et la méditation bouddhistes.
Ces études renforcèrent ma compréhension du lien profond qui unit les hommes et leur environnement physique. Ce n’est cependant qu’après avoir fui le Tibet qui j’ai commencé à prendre conscience de l’importance écologique des lieux où j’avais grandi et de la sagesse du mode de vie nomade qui avait permis de conserver cet écosystème fragile.
Tibet, le « Troisième Pôle »
Le pays de mon enfance – le Tibet – est appelé le « Troisième Pôle » du fait qu’il recèle les plus grandes réserves d’eau et de glace après l’Arctique et l’Antarctique.
Cet écosystème, qui constitue le plus haut et le plus vaste plateau du monde, est la source des principales rivières de l’Asie, notamment le Gange, le Bhramapoutre, le Mékong et le Yangtsé, rivières qui fournissent l’eau de près d’un cinquième de la population mondiale.
Dans mon pays d’adoption, l’Inde, elles apportent l’irrigation et l’eau potable à des centaines de millions de gens.
Les scientifiques nous disent que la température moyenne du plateau tibétain s’élève à une vitesse deux fois plus rapide que le reste du monde : 0,2° tous les dix ans depuis plus d’un demi-siècle. Il en découle que les glaciers du Tibet fondent rapidement, ce qui risque d’entraîner des effets catastrophiques pour la plupart des pays d’Asie continentale.
Le changement climatique est un des plus grands défis auxquels les êtres vivants sont confrontés. Si nous ne trouvons pas le moyen de vivre en harmonie avec notre environnement, nous devrons tous en subir les conséquences, où que nous vivions.
Qui recevra les centaines de millions de réfugiés du changement de climat ?
Lors de la Conférence sur le Changement Climatique des Nations Unies qui s’est tenue à Copenhague, le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés a déclaré que 36 millions de personnes avaient déjà été déplacées en raison de catastrophes naturelles soudaines.
Les scientifiques ont annoncé que ce nombre pourrait monter jusqu’à 200 millions d’ici 2050 en raison du changement climatique. Réfugié moi-même, je ressens une grande peine à l’égard de ceux dont la vie a été dévastée par le changement climatique mais qui ne sont pas représentés à la table des nations.
Quand j’ai quitté le Tibet, j’ai eu la chance de rencontrer un accueil chaleureux en Inde, pays qui s’est offert comme sanctuaire pour tous les réfugiés tibétains, donnant l’exemple de la générosité et de la liberté.
Qui recevra les centaines de millions de réfugiés du changement de climat qui se présenteront lorsque les conditions de vie se durciront ?
Lors de mon premier voyage en Europe, je voyagerai en Allemagne en juin au même moment où se tiendra à Bonn une réunion des Nations Unies sur le changement climatique.
Près de deux cents pays y seront représentés afin de poursuivre les négociations en vue d’un nouveau traité international, dans l’optique de la Convention onusienne des Parties sur le Changement Climatique qui aura lieu au Pérou plus tard dans l’année [la suivante a lieu à Paris en décembre 2015, ndlr].
Prêter sérieusement attention au Tibet
Il est important de prêter sérieusement attention au Tibet dans le cadre des discussions sur le changement climatique. En accord avec le message du dalaï lama sur la protection de l’environnement et l’interdépendance, la coopération entre les représentants des nomades tibétains aussi bien que des scientifiques chinois et des émissaires des nations en val qui dépendent de l’eau du Tibet est cruciale.
La nature même de la vie est interdépendance. Il nous est impossible de prendre la moindre bouffée d’air sans l’oxygène que fournissent les arbres lorsqu’ils respirent, ni de manger un seul repas sans l’azote du sol qui nourrit les plantes.
Bien que je ne sois qu’un moine et très peu formé dans les sciences de l’environnement, je suis toujours frappé de voir tout ce qu’elles ont en commun avec le bouddhisme, notamment la compréhension de ce que l’animé et l’inanimé font partie d’un tout et sont mutuellement dépendants en tant que facteurs permettant l’émergence de la vie.
Si nous pouvions vivre pleinement conscients de cette interdépendance, il ne fait aucun doute que nous prendrions soin de la terre autant qu’elle prend soin de nous.
Nous pouvons nous sentir découragés lorsque nous voyons que les discussions internationales sur le changement climatique n’ont jusqu’à présent pas apporté de solution.
Cependant, je mets un grand espoir dans la participation grandissante de peuples du monde entier. Que ce soit dans le Gujarat indien ou la région du Rhin en Allemagne, je vois partout des panneaux solaires, des éoliennes et d’autres marques de solutions climatiques innovantes.
Il n’y a jamais eu un aussi fort consensus sur la planète concernant ce qui doit se faire pour empêcher la température globale de monter de deux degrés supplémentaires.
Pour cette raison, un moine bouddhiste tel que moi suit de très près les réunions de l’ONU sur le changement climatique. Je prie pour que ces rencontres mènent à un accord global qui protégera tous ceux qui vivent sur cette planète.
Nous ne pouvons pas renoncer. Nous ne devons pas renoncer. Nous devons trouver en nous-mêmes les ressources pour poursuivre le dialogue dans chaque aspect de notre vie, en tant que personnes dans notre voisinage et en tant qu’organisations gouvernementales ou non gouvernementales à Bonn et à Lima.
Pour que nous devenions une planète viable, une révolution est nécessaire dans notre pensée et notre comportement. Le temps de cette révolution est maintenant venu.
MAKING OF
Orgyèn Trinley Dorjé est considéré par les Tibétains comme le XVIIe Karmapa, la troisième position dans le bouddhisme tibétain après le dalai lama. Agé de 28 ans, il s’est enfui du Tibet sous domination chinoise à l’age de 14 ans, à la veille de l’an 2000, pour se réfugier à Dharamsala, en Inde, où se trouvent aussi bien le dalai lama que le gouvernement tibétain en exil. Il est considéré par beaucoup comme un successeur possible du dalai lama vieillissant comme figure centrale du bouddhisme tibétain en exil, alors que le pouvoir chinois tente de semer la confusion en favorisant sa propre « réincarnation » du Karmapa... Ses prises de parole sont rares et ce texte qui mêle à la fois des considérations sur l’environnement mais aussi sur le sort du Tibet, constitue une étape dans l’émergence de ce personnage central -et jeune- du bouddhisme tibétain. P.H.


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